Bientôt des insectes dans nos assiettes

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Et si les insectes, jusqu’ici principalement vus sous nos latitudes comme des nuisibles, devenaient soudainement une manne en se retrouvant dans nos assiettes ? Pascal Kliminowski, qui a fondé l’entreprise Productein, en est convaincu. Depuis 2014, l’entrepreneur s’est installé dans une zone d’activité anonyme d’un petit village de la région entre Belfort et Montbéliard, où il élève des vers de farine, aussi connu sous le nom de molitors ou ténébrions. L’entrepreneur souligne d’abord l’intérêt écologique de ces fermes d’un genre nouveau, dont l’impact sur l’environnement est bien plus faible que tous les autres types d’élevages.

« Élever des insectes prend très peu de place et ne consomme presque pas d’eau »

Pascal Kliminowski, éleveur

Une fois la porte franchie, le visiteur découvre des rangées de petits bacs en plastique bleu empilés les uns sur les autres. C’est là que grandissent pendant trois mois les larves qui seront tuées, grillées et assaisonnées en vue d’être dégustées tel quel pour l’apéritif. Pour ceux que l’aspect dérange, Pascal Kliminowski produit aussi de la farine d’insectes, intégrée ensuite dans des pâtes et des biscuits.

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« Élever des insectes prend très peu de place et ne consomme presque pas d’eau », précise l’entrepreneur qui nourrit ses insectes avec du son et des carottes déclassées. Autant de produits bio, rappelle l’éleveur, les pesticides étant conçus pour tuer les insectes. « Ceux-ci émettent très peu de gaz à effet de serre, nécessitent peu de terres, ont une haute efficacité de conversion alimentaire et peuvent être élevés sur des produits organiques de faible valeur », précise l’entomologiste Arnold van Huis, grand promoteur de l’entomophagie humaine (1).

Deux kilos de nourriture suffisent à produire un kilo d’insectes, quand il en faut neuf kilos pour produire un kilo de bœuf. Les insectes sont en outre « nutritionnellement intéressants avec une teneur élevée en acides gras ainsi qu’en certains minéraux comme le fer et le zinc », écrit le spécialiste.

Une filière à structurer

Comme Pascal Kliminowski, environ 150 entrepreneurs, regroupés dans la Fédération française des producteurs, importateurs et distributeurs d’insectes (FFPIDI), se sont lancés, un peu partout dans l’Hexagone, en misant sur l’essor de ce marché encore balbutiant. Beaucoup évoquent comme déclic la publication par la FAO d’un rapport sur l’intérêt des insectes comestibles en 2013. « Cet intérêt de la FAO (…) a stimulé la recherche et éveillé l’intérêt du grand public », confirme l’ethnopharmacologue Élisabeth Motte-Florac (2).

Tout reste encore à faire pour structurer la filière. Il n’existe pour se lancer aucune école ou formation. Pendant quatre ans, Pascal Kliminowski a mené des expériences, afin de définir les meilleures conditions d’élevage de ses ténébrions, avant de se lancer dans la commercialisation il y a un an. L’ancien ingénieur de PSA est aujourd’hui en capacité de produire une dizaine de kilos d’insectes par semaine, qu’il vend principalement dans les supermarchés de sa région. L’entrepreneur attend impatiemment comme beaucoup d’autres acteurs, la clarification de la législation, qui interdit théoriquement la vente d’insectes pour la consommation humaine (voir encadré plus bas).

« Plus je m’intéresse aux insectes, plus j’y trouve de l’intérêt. »

Pascal Kliminowski, éleveur

Après une phase de tolérance de la part des autorités sanitaires, les contrôles se sont renforcés depuis l’an dernier. La plupart des producteurs font profil bas. Et plusieurs demandes d’interviews auprès d’acteurs importants, comme la société Micronutris, leader du secteur, qui produit des vers de farine et des grillons près de Toulouse, sont ainsi restées lettre morte. Même chose pour l’entreprise Ihou, qui élève et transforme des grillons en Moselle, en misant notamment sur les produits protéinés à destination des sportifs.

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Certains acteurs ont même dû cesser leur activité. C’est le cas d’Insecteine, fondée par Jacky Petiz, près de Nantes, qui a suspendu son activité de fabrication de burgers d’insectes après un contrôle l’an dernier. « L’application de la législation varie d’un département à l’autre », se désole Jacky Petiz, qui est aussi le vice-président de la FFPIDI.

Avance des voisins européens

« La clarification de la législation devient une urgence, on est dans les starting-blocks », déclare de son côté Virginie Mixe, fondatrice dans le Nord de Minus Farm, qui fourmille de projets, dont la création de petites unités de production dans des conteneurs installés dans les centres-villes, ou encore le lancement d’un restaurant qui servirait des burgers d’insectes. « Les Pays-Bas, la Belgique, la Suède et le Danemark sont en avance », relève la cheffe d’entreprise qui envisage, si l’autorisation ne tombe pas cette année en France comme elle l’espère, de déménager son activité en Belgique où le règlement européen est appliqué de façon plus souple. Il existe un vrai marché, estime la nordiste qui espère séduire avec ses burgers d’insectes tous les flexitariens, ces 70 % de personnes entre vegans et ceux qui mangent de la viande au moins une fois par jour. Près de Belfort, Pascal est confiant et pense déjà à l’étape suivante.

Si le cadre juridique se précise, l’ancien ingénieur pense à s’agrandir et réfléchit déjà à l’automatisation d’une partie de sa production. « Plus je m’intéresse aux insectes, sourit-il, plus j’y trouve de l’intérêt. »



La question du succès de la consommation des insectes dans nos contrées suscite les passions. Aujourd’hui, seuls quelques curieux se tournent vers les insectes. Et si demain la législation évolue et si l’offre s’étoffe, il reste encore à convaincre le grand public, encore souvent réticent à l’idée de croquer du criquet. « Proposer aux populations viscéralement entomophobes des pays dits occidentaux de consommer des insectes est une gageure qui ne laisse pas indifférent », reconnaît l’ethnopharmacologue Élisabeth Motte-Florac, pourtant convaincue de l’intérêt écologique et culinaire de la consommation d’insectes.

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Le sociologue Claude Fischler, spécialiste de l’alimentation, fait partie du camp des sceptiques. « Dans nos cultures européennes, les insectes ne sont pas considérés comme des aliments. Il ne faut pas sous-estimer la force du dégoût, qui est une expression très puissante. »

Les associer au plaisir

Pour que les insectes rejoignent ces nouveaux aliments aujourd’hui consommés massivement comme les kiwis, les avocats, le quinoa ou, sur une échelle historique plus grande, les pommes de terre, le chocolat, les tomates ou le café, Céline Laisney, consultante pour AlimAvenir, estime essentiel de les associer à la notion de plaisir, « dimension clé de l’acceptabilité ».

« La raison principale des échecs est que les produits ne s’intègrent pas dans les habitudes alimentaires déjà établies. Ils sont trop éloignés des traditions culinaires ou des ­représentations de l’alimentation », note-t-elle.

Petite note d’espoir pour les défenseurs de l’insecte, les nouveaux produits sont aujourd’hui plus rapidement acceptés qu’avant. Si le chocolat, le thé ou le café ont longtemps été consommés par les élites avant de concerner un pan plus large de la population, les réseaux sociaux, mais aussi l’intérêt plus grand pour la nutrition et la santé, pourraient jouer en faveur des insectes et faire monter, monter les petites bêtes… jusque dans nos assiettes.





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