Israël et les Juifs pris en étau dans la politique américaine

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WASHINGTON, DC — 1. Jusqu’à très récemment, en l’occurrence quelques jours, Israël était l’un des rares thèmes autour desquels régnait un relatif consensus au sein de l’arène politique américaine très polarisée. Divisés sur pratiquement tout, les parlementaires ont ainsi au moins réussi à s’accorder pour, par exemple, approuver le financement supplémentaire du système de défense Dôme de fer lors du conflit de 2014 avec le Hamas, lors duquel Israël a été ciblé par des milliers de roquettes.

De façon emblématique, alors qu’ils se trouvaient en Israël sous les auspices de l’aile pédagogique de l’AIPAC début août, les nouveaux élus du Congrès des Partis démocrate et républicain se réjouissaient que les derniers jours du déplacement des démocrates chevauchent le début de celui des républicains, leur permettant ainsi de passer le week-end ensemble dans le pays — un pont rare entre les deux camps et, comme l’ont souligné eux-mêmes les participants, très apprécié.

Ceci étant, Israël est sensiblement devenu aujourd’hui un point de discorde dans la sphère politique américaine, qui sera non seulement présent dans la campagne présidentielle de 2020, mais également dans les batailles électorales dans tout le pays.

Notre petit pays assiégé est détesté par les deux premières musulmanes jamais élues au Congrès américain, Rashida Tlaib et Ilhan Omar, auxquelles le gouvernement israélien a refusé la visite prévue le week-end dernier en raison de leur soutien actif au mouvement BDS (qui tente ostensiblement de faire pression sur Israël pour qu’il change de politique à l’égard des Palestiniens, mais qui en réalité vise à affaiblir sa légitimité et donc son existence). Et l’assaut de Tlaib-Omar contre Israël, étant donné la grande résonance que lui a donnée l’interdiction de leur visite, fait maintenant les choux gras du président américain Donald Trump, qui a assuré mardi, becs et ongles, que « tout Juif votant pour les démocrates fait preuve d’un manque total de connaissance ou de déloyauté ».

Steny Hoyer, le chef de la majorité de la Chambre des Représentants, à droite, et le chef républicain Kevin McCarthy avec une délégation de membres de la Chambre des Représentants des Etats-Unis en visite à Jérusalem, le 11 août 2019. (Crédit : Hadari Photographie)

2. Il existe une symbiose effrayante — pour Israël — entre l’aile du Parti démocrate diabolisant le pays et le président américain. Celui-ci veut que « The Squad » [La Brigade] — Tlaib, Omar, Alexandria Ocasio-Cortez et Ayanna Pressley — soit perçu par l’électorat américain comme le visage émergent du Parti démocrate… et elles aussi.

La réalité est, bien sûr, bien plus nuancée et bien plus complexe. Alexandria Ocasio-Cortez est une personnalité audible, passionnément soutenue et de plus en plus influente, alors que Tlaib et Omar étaient, jusqu’à il y a quelques jours, relativement isolées au sein de leur parti. Plus Trump les attaque, plus la mouvance démocrate se rallie autour d’elles.

Lorsqu’Israël est traîné dans cette confrontation, comme c’est le cas aujourd’hui, les démocrates pro-Israël — responsables politiques et électeurs — sont pris dans cet étau. Lorsque le Premier ministre Benjamin Netanyahu est perçu comme agissant au service des intérêts politiques partisans de leur adversaire Donald Trump, comme c’est le cas actuellement (en semblant répondre aux demandes de Trump par l’interdiction du duo), il devient également l’adversaire des démocrates. Et, potentiellement, Israël aussi.

La déclaration de la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, selon laquelle la « relation actuelle » entre les États-Unis et Israël « peut survivre à Donald Trump et Benjamin Netanyahu » et à leur « faiblesse » révélait une volonté de souligner ce danger et de tenter d’y mettre un terme.

Le président Donald Trump et le vice-président Mike Pence, accueillent le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche, à Washington, le 25 mars 2019 (Crédit : AP Photo/Susan Walsh)

3. À quel point était marginale l’antipathie de Tlaib et Omar pour Israël ? Si marginal qu’en dépit d’un effort concerté, soutenu par un éventail d’organisations juives aux degrés d’hostilité variés à l’égard d’Israël, visant à dissuader leurs collègues novices au Congrès de participer au voyage organisé par un organisme de l’AIPAC, le leader de la majorité démocrate à la Chambre, Steny Hoyer, est parvenu à rassembler une délégation de 41 élus, y compris certains qui ne savaient pas où se placer vis-à-vis de l’État juif, mais qui n’étaient néanmoins pas convaincus par la campagne « #SkiptheTrip » [Zappez le voyage].

Dans le même temps, malgré leurs efforts acharnés, Tlaib (qui compte
750 000 abonnés sur Twitter) et Omar (1,5 million) n’ont réussi qu’à attirer un seul parlementaire avec elle : Stacey Plaskett, représentante du territoire des Îles Vierges. Ocasio-Cortez (5 millions d’abonnés Twitter) ne s’est pas jointe à la délégation de Hoyer, mais, motivée par d’autres ambitions, n’a pas non plus rejoint la mission Tlaib-Omar.

Les représentantes Ilhan Omar et Rashida Tlaib à une conférence de presse à St Paul, dans le Minnesota, le 19 août 2019. (Crédit : AP Photo/Jim Mone)

4. On serait tenté de trouver un soupçon de réconfort dans la date de ces voyages — les visites chapeautées par l’AIPAC ont précédé de quelques jours celle de Tlaib-Omar interdite. Car si la crise liée aux deux élues avait eu lieu avant le voyage prévu de la délégation de Steny Hoyer, il est loin d’être certain que les 41 démocrates se seraient rendus en Israël. Hoyer, qui avait reçu les garanties formelles de l’ambassadeur américain en Israël Ron Dermer concernant l’autorisation de la venue des deux élues musulmanes et s’est senti trahi par le revirement, aurait pu être tenté de tout annuler.

Un tel réconfort est peut-être un peu fugace, au demeurant. Le test aura lieu lors de la préparation de la prochaine visite organisée par l’AIPAC.

5. Là où Ilhan Omar est moins marginale, c’est au Caucus noir du Congrès, qui a fustigé Trump le mois dernier pour avoir dit sur Twitter au sujet de la « Brigade » : « Pourquoi ne retournent-elles pas dans ces endroits totalement défaillants et infestés par la criminalité dont elles viennent pour aider à les réparer », qui ont donné lieu à des « Renvoyez-la chez elle » destinés à l’élue née en Somalie, entonnés lors d’un rassemblement de campagne de Trump. « La rhétorique raciste et haineuse [de Trump] met de plus en plus en péril une élue du Congrès et mère de trois jeunes enfants », a dénoncé le caucus dans un communiqué.

Se montrant, de façon compréhensible, protecteurs d’Omar, une jeune ancienne réfugiée, noire et menue, nombreux sont ceux au sein du caucus qui n’ont pas oublié ni pardonné Netanyahu pour son discours de mars 2015 au Congrès, dans lequel il s’en prenait à l’accord sur le nucléaire iranien conclu par Barack Obama, que beaucoup ont considéré comme une agression du président.

Le président américain Donald Trump pendant une réunion avec le président roumain Klaus Iohannis (hors-cadre) dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, le 20 août 2019 (Crédit : Photo by MANDEL NGAN / AFP)

6. L’affirmation incendiaire de Trump selon laquelle les Juifs votant démocrate sont certainement idiots ou déloyaux met en exergue une frustration sincère, et pour beaucoup une amertume, dans les cercles républicains concernant le vote juif aux États-Unis. Que peut faire de plus, entend-on souvent, le président ou le Parti républicain au nom d’Israël pour renverser les 70 % ou plus de Juifs américains qui votent démocrate ?

L’affirmation incendiaire de Trump selon laquelle les Juifs votant démocrate sont certainement idiots ou déloyaux met en exergue une frustration sincère, et pour beaucoup une amertume, dans les cercles républicains concernant le vote juif aux États-Unis.

On m’a posé plusieurs fois la question ces derniers temps, sous différentes formes et dans des tons allant de la confusion à la colère. Trump a reconnu Jérusalem et le Golan comme appartenant à Israël, les républicains du Congrès se rangent solidement du côté d’Israël, ce que l’on peut difficilement dire de tous les démocrates. Les chrétiens évangéliques soutiennent Israël. Alors pourquoi les Juifs américains ne récompensent-ils pas les candidats républicains ?

L’incompréhension est compréhensible. Et la réponse classique — selon laquelle les Américains juifs trouvent traditionnellement écho à leurs valeurs juives de « guérison du monde [tikkun olam] » dans celles des démocrates — ne dit pas tout. Une autre partie de la réponse se trouve dans la divergence actuelle entre les Juifs américains, communauté orthodoxe exceptée, et Israël, comme le reflète des sondages. Le vote juif et le vote juif pro-Israël n’est pas un seul et même vote.

De nombreux jeunes Juifs américains notamment ne s’investissent pas instinctivement dans le bien-être d’Israël, beaucoup s’y intéressent moins et d’autres, aussi nombreux, lui sont majoritairement hostiles — devenant étrangers à un pays qu’ils perçoivent comme moins pluraliste (étant donnée la main-mise des ultra-orthodoxes sur le judaïsme officiel) et moins démocratique (au vu des assauts de Netanyahu sur les médias, la police, les procureurs et l’adoption de lois telles que celle contre le BDS). Dans le bilan de son enquête de 2018, l’AJC s’inquiétait du fait que le concept de diaspora juive mondiale perde progressivement de son sens, et a averti, qu’à moins que la tendance ne s’inverse, « la prochaine enquête de l’AJC révélera que de plus en plus de Juifs américains et israéliens considèrent ceux de l’autre pays comme ‘n’appartenant pas à ma famille’ ».

La députée démocrate du Michigan, Rashida Tlaib, parle aux journalistes durant l’événement « Shabbat au parc avec Rashida », le 16 août 2019 au parc Pallister de Detroit, Michigan. (Crédit : JEFF KOWALSKY/AFP)

Le désarroi présidentiel et républicain concernant le vote juif omet ainsi deux points : le fait que de nombreux Juifs américains se soucient peu d’Israël et le fait que l’État juif n’est pas une question aussi simple et directe que ne le considèrent les Juifs américains qui, eux, s’en soucient.

7. L’appel d’Omar à refuser de verser des aides à Israël tant qu’il interdira des élus parlementaires américains sur son sol ne va pas faire d’émules. Les tentatives de certains démocrates pour sanctionner Israël et prendre des mesures contre l’ambassadeur américain en Israël David Friedman (pour avoir soutenu la décision d’un État étranger de refouler des élus parlementaires) ont peu de chances d’être autre chose que symboliques.

Il ne devrait pas s’agir de la dernière interdiction

8. Mais la saga n’est pas prête de s’arrêter là. D’abord, il ne devrait pas s’agir de la dernière interdiction qui soit.

Ayant exclu Tlaib et Omar au nom de leur soutien au BDS et de la législation anti-BDS du pays, il est peu probable qu’Israël cesse soudainement d’invoquer cette loi lorsque d’autres élus critiques voudront venir. Bannir deux parlementaires de notre plus grand allié, mais en autoriser d’autres venus d’ailleurs, exposerait le gouvernement à encore plus de critiques et de ridicule que sa volte-face concernant Tlaib et Omar a suscités.

9. Certains des plus fidèles soutiens d’Israël au sein du Parti démocrate — Hoyer, Nita Lowey, Eliot Engel notamment — ne sont plus tout jeunes, et leurs successeurs pourraient ne pas être aussi pro-Israël qu’ils ne l’ont été. Au Congrès, la défense d’Israël reste prédominante, mais est actuellement mise à mal, et le départ de personnalités clés lui nuira inévitablement.

Les élus démocrates Nita Lowey et Eliot Engel de l’Etat de New York interviennent lors de la conférence annuelle de l’AIPAC, le 25 mars 2019. (Crédit : AIPAC via JTA)

10. Plus largement, le Parti démocrate est en transition. Et tôt ou tard, il reviendra à la Maison Blanche. Comme me l’a dit sèchement un vétéran de Washington pro-Israël cette semaine, le principe selon lequel on se réjouit quand l’un des deux partis est au pouvoir et on s’inquiète quand l’autre l’est n’est pas idéal pour Israël.

La réalité géopolitique d’Israël se verrait non seulement compromise par la perspective lointaine d’un président américain hostile, mais également par l’élection d’un chef de l’État qui se soucie peu d’Israël

Depuis ses premiers jours, les dirigeants de l’État moderne reconnaissent l’impératif existentiel d’avoir une grande puissance rangée du côté d’Israël, prête et en mesure d’agir et d’user de son influence en cas de difficultés.

La réalité géopolitique d’Israël se verrait non seulement compromise par la perspective lointaine d’un président américain hostile, mais également par l’élection d’un chef de l’État qui se soucie peu de l’État juif ou ne ressent pas la nécessité de se démener pour lui. Et peu importe que les soutiens sans faille de Trump et Netanyahu refusent de voir un peu plus loin, il s’agit d’un danger qui se dirige plus vite vers nous.







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