les coulisses d’une perquisition au sein du dernier média libre

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Dimanche 24 novembre. À Mada Masr, dernier média indépendant d’Égypte, un silence de plomb vient de tomber. Dans la grande pièce centrale, tous les ordinateurs et les téléphones portables confisqués par la police ont été déposés sur une table. Des policiers en civil et armés font l’appel des journalistes présents, leur demandent les codes de leurs appareils pour procéder à des fouilles. Les reporters qui pénètrent dans les bureaux du journal en ligne sont séparés en fonction de leur nationalité. Les Égyptiens à gauche. Quelques étrangers à droite. Aucune explication ne leur est donnée, aucun motif d’arrestation.

En Égypte, l’impitoyable répression du président Sissi

Ils sont une dizaine d’agents, d’allure massive. Ils ne déclinent ni leur identité ni le service auquel ils sont rattachés dans ce lieu hautement symbolique. Car sur le site Mada Masr, fondé en 2013, tous les sujets sont abordés, y compris ceux qui fâchent : Nord Sinai (fief de Daech où l’armée mène une guerre à huis clos), corruption, armée… et, plus récemment, un article sur Mahmoud el Sissi, officier des renseignements généraux et fils du chef de l’État Abdel Fattah al-Sissi. L’enquête affirme qu’il a été transféré à l’ambassade égyptienne à Moscou en raison de tensions croissantes au sein de l’appareil sécuritaire.

Témoigner, enquêter, quels que soient les risques encourus

Des sujets sensibles, totalement assumés par la rédactrice en chef, Lina Attalah. Cette journaliste entêtée a une obsession : les faits. Quels que soient les risques encourus. Plus de 60 000 prisonniers d’opinion croupissent dans les geôles égyptiennes depuis l’arrivée au pouvoir du président Sissi.

À Mada Masr, dimanche après-midi, les interrogatoires se sont poursuivis près de quatre heures. Une équipe de journalistes français, présente pendant la perquisition, a eu le temps de prévenir son ambassade. Deux diplomates dépêchés sur place ont été empêchés d’entrer dans les locaux. Mais leur présence a certainement permis d’éviter le pire.

Dans l’Égypte bâillonnée, des jeunes crient leur colère

Lina Attalah s’attendait à une action des forces de sécurité. La veille de l’opération de police, elle expliquait redouter que quelque chose ne se produise. Et pour cause : deux jours plus tôt, Shady Zalat, l’un des rédacteurs en chef, auteur de l’article sur Mahmoud al Sissi, avait été arrêté chez lui au Caire. Il était surveillé depuis plusieurs semaines.

En fin d’après-midi, les forces de l’ordre ont fini par relâcher les journalistes de Mada Masr enfermés dans leur rédaction, excepté trois d’entre eux, Lina Attalah, Mohamed Hamama et Rana Mamdouh.

Une censure omniprésente

« On a été attachés les uns aux autres et embarqués dans un fourgon, explique la fondatrice du site. En regardant par la vitre, on a cru deviner qu’on se dirigeait vers les locaux de la sécurité nationale pour être interrogé. Mais subitement, au bout d’une heure de conduite, ils ont fait demi-tour et nous ont ramenés dans un commissariat à côté des bureaux de Mada Masr. Ils nous ont enlevé nos menottes. Et le traitement a complètement changé, on nous a parlé courtoisement, on nous a dit : vous n’avez pas l’air d’être des frères musulmans ». Autrement dit, un groupe placé sur la liste des organisations terroristes par les autorités égyptiennes depuis décembre 2013. Sous le régime d’Abdel Fattah al Sissi, l’appartenance à une organisation terroriste est l’un des motifs les plus fréquents d’incarcération.

Dans la soirée tous les journalistes de Mada Masr ont finalement été libérés. Tous, y compris Shady Zalat. En dépit des libérations, cette opération de police a été vécue comme une menace réelle. Tous les médias ont été mis au pas dans le pays. Les journaux sont systématiquement scrutés, et la censure omniprésente.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, les libertés ont été broyées, et un arsenal législatif très coercitif a été mis sur pied. Selon le comité de protection des journalistes, basé à New York, l’Égypte est aujourd’hui, avec la Chine et la Turquie, l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes, avec un nombre d’emprisonnements record.

Mais Lina Attalah ne se démonte pas. Quand on demande si le journal en ligne va reprendre ses activités, elle répond, combative, « Oui tout à fait. On reprend ».





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