Ode à la pensée illégitime

C’est fou comme de l’endroit où vous parlez, de la position que vous occupez, de l’expertise et des diplômes qui vous sont associés, votre parole et votre pensée captent différemment l’attention dans le monde de l’entreprise comme dans l’espace public ou privé. « Etre légitime », voilà le nouveau sésame indispensable à une pensée qui pèse, qui compte, à une parole que l’on écoute. La légitimité s’appuie bien souvent sur l’expertise, l’expérience acquise, la clarté et la continuité dans les prises de position, le sens moral et l’éthique, ce qui est bien normal et pour le coup tout à fait « légitime ». Cette aura qui s’est construite, qui s’est forgée au fil des ans, qui est reconnue par les autres mais peut se perdre au premier faux pas, oscille souvent au cours du temps selon la forme d’une courbe en U inversé. En général, vous commencez dans la vie sans grande responsabilité ayant tout à prouver. Puis s’agissant des meilleurs, vous grimpez dans la hiérarchie de l’échelle de la légitimité entre 35 et 55 ans. Cette légitimité peut être prolongée bien au-delà de cette barrière de l’âge si vous faites profession de penseur, de chercheur, d’expert, voire d’acteur public reconnu. Toutefois, elle tend en général à retomber quelque peu quand on se rapproche de la retraite ou que le poids des ans semble vous éloigner de plus en plus des affaires du monde.
En début de carrière dans le monde professionnel, on vous demande de l’inventivité et de parfaire votre expérience. Votre parole est écoutée par vos collègues car l’entreprise compte sur votre formation, votre dynamisme et votre capacité de travail pour améliorer son fonctionnement et ses résultats. La parole du jeune travailleur ne remet pas en cause la légitimité naturelle de la hiérarchie. Elle ne fait de l’ombre à personne. On vous demande simplement de mettre les formes pour vous faire apprécier, en étant utile et apte à rendre service. Vous n’êtes pas véritablement un concurrent sérieux aux postes de responsabilité. Vous êtes en phase de construction d’une légitimité future.
Lorsque vous êtes au zénith de la reconnaissance des autres, la situation change. Votre parole et votre pensée valent de l’or. Vous n’avez pratiquement pas à argumenter pour imposer votre expertise ou votre simple point de vue. Votre vision des choses se diffuse naturellement dans votre entourage, eu égard à ce que vous représentez, à votre expérience, à votre expertise. On -les groupes des personnes ou des collaborateurs qui vous entourent- vous suit presque aveuglément, ne voulant surtout pas remettre en cause ce qu’un homme ou une femme reconnue peut vouloir ou penser. Les collaborateurs s’alignent le plus souvent, sans rechigner, même si leur expertise les amène à penser différemment. Les plus habiles travaillent en amont de votre prise de parole, à l’écart de toute rivalité interne. Ils vous placent systématiquement en position de décider sur la base d’un corpus d’idées dans lequel il vous appartient de choisir. L’idée retenue sera donc avant tout la vôtre, celle du manager omniscient et omnipotent. Face à la parole publique d’un manager expérimenté, il convient de faire preuve de souplesse, d’agilité, d’adaptation, toutes les qualités que l’on demande à une équipe soudée. Bien entendu, le travail de groupe, la réflexion commune sont mises en avant. Dans la réalité, il y a ceux qui décident, ceux qui participent pour la forme ou pour le fond, ceux qui sans le savoir vraiment n’ont plus d’impact réel sur la décision. L’alignement systématique sur le point de vue de la hiérarchie la plus haute demeure la règle si bien que fort prudemment, personne n’ose en réalité livrer son point de vue avant que le grand chef n’est évoqué ce qu’il convient de dire et de penser, pour l’agent de base comme pour la hiérarchie intermédiaire.
Et cette aura professionnelle, cette légitimité publique ou privée que vous avez parfois durement acquise rejaillit sur votre place auprès de votre famille, de vos amis et de vos relations. Vous êtes légitime dans vos propos car vous donnez l’image de quelqu’un qui a réussi, qui maîtrise, qui agit, qui domine les éléments, qui possède du pouvoir, et donc que l’on écoute, que l’on peut même avoir intérêt à courtiser et séduire.
En fin de cycle dans l’entreprise, c’est tout autre chose. Vous êtes bien souvent plus expérimenté que celui ou que celle qui vous dirige. Si vous affirmez trop fortement vos opinions, vous faites immédiatement de l’ombre au jeune manager qui supporte mal d’avoir à composer avec vous. Vous pouvez donc vous risquer à quelques conseils, mais pas plus. Dans la discussion, vous vous apercevez que votre parole ne porte plus comme avant. On vous écoute d’une manière polie mais sans que votre prise de parole « n’imprime » véritablement sur l’assemblée qui vous entoure. Parfois, votre manager hésite même à vous inviter aux réunions importantes, à vous communiquer les informations utiles : une manière comme une autre de ne pas risquer d’être déstabilisé par vos saillies intempestives et d’organiser progressivement sinon votre mise à l’écart, du moins la réduction de votre périmètre d’activité.
Mais toute légitimité n’est pas bonne à prendre. Lorsque l’on tombe dans le carcan rigide d’une légitimité préalable et obligatoire construite essentiellement sur l’image et les positions de pouvoir, lorsque à l’inverse on réserve la parole aux seuls experts aptes à comprendre et analyser toute la complexité du monde en excluant du débat les autres citoyens, lorsque les situations acquises de pouvoir font de vous un homme ou une femme publique dont la parole compte sur tous les sujets, l’important n’est plus ce que vous dites mais qui le dit, avec quelle notoriété. La légitimité n’est plus assise sur la seule expertise ouverte sur les autres et l’expérience acquise mais sur le pouvoir et l’image publique que vous avez su acquérir et qui vous est reconnue. L’âge compte bien évidemment, votre statut social mais également de manière plus subtile et cachée ce que vous pouvez représenter en termes d’image auprès des autres selon votre sexe, votre apparence, votre réseau, et même pour les entreprises qui travaillent leur communication votre appartenance ou non à une minorité visible. Parfois même, on en vient insensiblement à réserver aux femmes la légitimité de défendre les femmes, aux pauvres celle de défendre les pauvres. Un homme ou une femme politique de gauche doit également être issue de la base pour être crédible. Les minorités doivent en leur sein trouver leur propre porte-parole. Il n’y a plus de délégation possible de représentation possible d’une classe sociale par rapport à une autre. Plutôt que de permettre un dialogue, la légitimité de clans confine alors à l’esprit de chapelle, à la fragmentation de la société. Elle provoque des fractures peu propice au partage, à la dynamique démocratique d’un homme (ou une femme), une voix.
Ainsi, des plafonds de verre sont installés partout. Les retraités, les inactifs, les marginaux, les pauvres, les trop jeunes qui sont juste légitimes à poser des questions, les trop vieux qui ne sont plus dans le coup, les non experts qui n’ont plus voix au chapitre, les riches qui voudraient politiquement représenter les pauvres, les intellectuels qui parlent au nom des ouvriers…, sont hors-jeu.
« La parole illégitime », dégradée, écartée, déclassée, écoutée poliment est donc souvent la norme des non élus, des non reconnus, des peu crédibles, de tous ceux qui n’entrent pas directement dans une case et n’ont rien d’autre que leur pensée à faire-valoir. Faut-il pour autant l’écarter d’un revers de la main? Certes non. Elle est constitutive de nos démocraties. Tout le monde devrait conserver le droit à la parole, le droit à l’écoute, le droit de proposer un point de vue ou de se faire l’avocat d’une cause ou d’une autre, le droit à voter, à s’exprimer avec l’expertise de la vie qui est la sienne, avec son propre point de vue. C’est ce qui fait en partie pour le meilleur (la prise de parole sincère possible pour tous) et pour le pire (les infox et les manipulations) le succès des réseaux sociaux. « La parole illégitime » peut être très intéressante, pertinente, inventive même car décalée, ne reflétant pas les modes, non décalquée sur la pensée unique, sur ce qu’il faut penser à un moment donné, non soumise à une autorité qui la parasite et lui enlève toute autonomie et singularité.
En un mot, elle est parfois féconde, à l’écart des enjeux de pouvoirs, à l’écart du paraître, à l’écart du consensus des experts, de leur jargon parfois étouffant, sclérosant même. La parole illégitime nourrit et donne substance à la liberté d’expression pour tous. Elle possède bien souvent l’authenticité d’une parole véritable, d’une parole qui engage quels que soient son âge, son sexe ou la couleur de sa peau. La parole illégitime n’est-elle pas finalement celle du libre penseur, celle qui transcende les chapelles et les pouvoirs et donc existe par elle-même ? A quand les noces joyeuses et fécondes de la parole légitime de l’expert ou du scientifique, nécessaire pour comprendre le monde, et de l’interpellation illégitime et audacieuse du citoyen de tous âges et de toutes conditions qui pense aussi la vie, qui pense et agit pour les siens comme pour les autres ?

Stéphane Madaule



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