USA: Des médecins veulent faire entendre leur voix dans le débat sur les armes

Récemment, de très nombreuses photos de scènes entachées de sang, prises dans les hôpitaux, sont apparues sur les réseaux sociaux. Regroupées sous le hashtag #ThisIsOurLane (c’est notre domaine), les photos et les vidéos sont publiées par des médecins et des infirmières américains désireux de sensibiliser le public sur les conséquences de la prise en charge des victimes suite à des violences par armes à feu.

Si ces images sont dures, elles ne sont pas partagées sans raison et elles ont vocation, selon les professionnels de la santé, de sensibiliser à la question de la sûreté des armes à feu. C’est un mouvement de protestation sur la Toile qui part de la base – celle qui se trouve en première ligne face au carnage. Soit les médecins – qui protestent ainsi contre la National Rifle Association (NRA) et d’autres organisations qui se sont données pour objectif d’exclure la communauté médicale du débat sur le contrôle des armes à feu.

Le mouvement a été déclenché par un tweet du 7 novembre, posté par la NRA, qui répondait à la publication des directives de mises à jour sur la sûreté des armes réalisées par le Collège américain des médecins.

La NRA avait alors pris à parti les médecins à l’origine des tweets : « faudrait dire à ces docteurs arrogants et défavorables aux armes à feu qu’ils restent dans leur strict domaine. La moitié des articles figurant dans les annales de médecine interne incitent au contrôle des armes à feu. Le plus énervant est que la communauté médicale semble n’avoir consulté PERSONNE en dehors d’elle-même ».

Certes, les gros titres internationaux évoquent bien les événements majeurs associés à la violence des armes à feu, comme le massacre de 11 fidèles juifs survenu le 27 octobre à la synagogue l’Arbre de Vie – Or de la Congrégation LeSimcha à Pittsburgh. Une tuerie de masse est actuellement définie comme une fusillade entraînant trois victimes ou plus.

Selon ces critères, il y a eu 320 tueries de masse aux Etats-Unis cette année – soit presque une par jour.

Un mémorial de fortune devant la synagogue Tree of Life à la suite d’une fusillade meurtrière à Pittsburgh, Pennsylvanie, le 29 octobre 2018. (Crédit : Matt Rourke/AP)

Les Etats-Unis ont le plus fort taux en termes de possession d’armes à feu dans le monde : 41 % des adultes possèdent ainsi au moins une arme ou vivent dans un foyer où il y en a une. Un foyer américain sur trois, avec des enfants, possède des armes à feu.

Selon les Statistiques sur les violences par armes à feu, en 2017, 15 649 personnes ont été tuées et 31 245 ont été blessées dans des incidents liés à ce type d’armement – homicides, suicides ou morts accidentelles.

A la fin du mois de novembre de cette année, 38 511 personnes ont été blessées ou tuées par arme à feu. Dans 3 142 cas, les victimes étaient des enfants ou des adolescents.

Chaque jour aux Etats-Unis (une moyenne établie sur les cinq dernières années), 342 personnes sont blessées par balles dans des tentatives de meurtres, des attaques, des suicides, des tentatives de suicides, des accidents, des interventions de la police, selon la Campagne Brady de prévention de la violence par arme à feu. Les suicides représentent deux-tiers des décès, selon un rapport de 2016 des Centres pour le Contrôle des maladies.

Des parents attendent des nouvelles de l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas à Parkland, en Floride, le 14 février 2018. (AP Photo/Joel Auerbach)

La NRA n’a pas répondu à nos demandes de commentaires concernant la campagne #ThisIsOurLane.

Le Times of Israël a demandé à quatre médecins américains d’évoquer leurs expériences de prise en charge des victimes d’armes à feu et de leurs familles, de leur activisme, de ce qu’ils aimeraient voir mis en place pour empêcher de futures violences. Nous leur avons aussi demandé de nous donner leur avis sur l’augmentation répertoriée des crimes de haine et antisémites – dans un environnement où les armes sont si largement et si facilement accessibles.

Dr. Judy Melinek, médecin légiste

« Je vois tous les cas de blessures par balle à l’hôpital et pas seulement ceux qui y survivent »

Dr Judy Melinek (Doug Zimmerman)

Au cours des 17 dernières années, le Dr Judy Melinke a autopsié les dépouilles de 300 personnes décédées des suites de blessures par balle.

Elle a pris en charge deux blessés par balles la même semaine où la NRA avait publié un tweet pressant les médecins de « rester à leur place ».

Melinek a répondu avec un tweet « Avez-vous la moindre idée du nombre de balles que j’ai retirées de cadavres cette semaine ? Ce n’est pas mon domaine strict. Mais ça comprend tout mon domaine ! « . Ce message s’est transformé en cri de ralliement pour les médecins et d’autres professionnels de la santé dans le pays.

Melinek, qui est née en Israël et a déménagé aux Etats-Unis avec ses parents à l’âge de cinq ans, est médecin légiste à San Francisco Bay. Elle réalise des autopsies en cas de morts violentes, subites et inattendues.

Dans les 300 affaires de violences par armes à feu qu’elle a prises en charge, une moitié d’homicides et l’autre, des suicides. Elle a réalisé des autopsies après une tuerie de masse : un homme qui a abattu sa femme et ses trois enfants avant de retourner l’arme contre lui. Pour l’autopsie d’un homme qui a été tué par des policiers après avoir les avoir mis en joue, elle a retrouvé 43 trajectoires de balles lors de son examen. Cette autopsie lui a pris quatre jours.

Jusqu’à son tweet du 9 novembre, Melinek, âgé de 49 ans, n’avait jamais particulièrement dénoncé la violence des armes à feu. Son seul et unique acte de militantisme avait été de participer à une manifestation pour le contrôle des armes à Los Angeles, en l’an 2000.

« Je venais de devenir maman, et je me souviens encore avoir tenu mon petit garçon dans mes bras. J’ai voulu y aller parce que je pensais à mon bébé », a-t-elle dit au Times of Israël.

En répondant au tweet de la NRA, Melinek a expliqué qu’elle avait décidé de rompre avec la culture de confidentialité qui prévaut au sein de la communauté médicale, parmi les médecins qui travaillent pour des agences gouvernementales ou qui sont sous contrat.

Elle savait qu’elle prenait un risque en se positionnant publiquement, se sentant toutefois relativement confiante pour plusieurs raisons – notamment en raison de son expérience acquise lors de ses premiers contacts avec les médias après la publication de son mémoire intitulé « Working Stiff ».

« Je ne suis pas une activiste, mais je me suis trouvée dans le passé sous le feu des projecteurs », a expliqué Melinek, qui a donné des interviews aux médias et qui a publié des articles sur la violence liée aux armes à feu le mois dernier.

Munitions provenant des cours du Dr Judy Melinek pour montrer à d’autres médecins ce qu’ils sont susceptibles de récupérer sur les corps des victimes. (Leah Mitchell)

Selon Melinek, les cas de blessures par balles – particulièrement dans les cas d’homicides – sont différents des autres, le médecin légiste devant définir les projectiles impliqués afin de pouvoir répondre aux interrogations légales entourant le décès.

« Il ne s’agit pas uniquement de retirer des balles », a-t-elle expliqué.

Melinek se doit d’être impartiale lorsqu’elle travaille à la morgue, une neutralité difficile dans certains dossiers, en particulier lorsqu’il s’agit de suicides. « Mon père s’est suicidé, alors je suis très sensible au sujet », a-t-elle souligné.

En tant que petite-fille de survivants de la Shoah, Melinek est préoccupée par la recrudescence récente de l’antisémitisme et des crimes antisémites aux Etats-Unis.

« Les armes ont toujours fait peur et il y a maintenant beaucoup de discours haineux, que certaines franges de la société se sentent encouragées à exprimer. En présence d’une arme, toute situation de tension peut potentiellement devenir mortelle », a-t-elle ajouté.

Melinek réalise des autopsies pour différents types de défunts. Pourtant, celles liées à la violence par arme à feu sont omniprésentes.

« Une arme a feu, c’est la mort garantie », a conclu Melinek.

Dr Joseph Sakran, chirurgien urgentiste

« Dans mon boulot, le plus difficile est d’aller dans les salles d’attente pour annoncer les mauvaises nouvelles aux familles »

Dr Joseph Sakran (Autorisation)

« Au moment où j’approche de la salle d’attente, je regarde les familles à travers les petites fenêtres et je sais que ce que je vais leur annoncer va complètement transformer leur vie », a déclaré le Dr Joseph Sakran, responsable du service de chirurgie générale d’urgence à Johns Hopkins de Baltimore.

L’angoisse ressentie par ces familles dans une salle d’attente, les propres parents de Sakran l’ont connue dans un hôpital de Virginie, un vendredi soir, en 1994. Sakran, alors âgé de 17 ans, avait été touché par une balle perdue sur un terrain après un match de football américain. La balle perdue lui avait perforé la trachée, l’artère carotide avait été touchée et ses cordes vocales étaient paralysées. Les chirurgiens ont non seulement pu sauver la vie du jeune homme et futur médecin – mais également sa voix.

C’est en se rétablissant de ses blessures que Sakran a décidé de passer du statut de victime à celui de sauveur. Sakran, qui est catholique, a suivi sa formation initiale à l’Ecole de médecine pour la Santé internationale de l’Université Ben Gurion, qui est affiliée au Collège des Docteurs et chirurgiens de l’université de Columbia. il a à faire aux traumatismes, la chirurgie générale d’urgence et les soins chirurgicaux critiques.

« Nous avons un haut-niveau de violences à Baltimore. Une bonne partie d’entre elles touche un nombre incalculable d’afro-américains, a expliqué Sakran. « Sur les deux centres de traumatologie les plus importants de la ville, nous avons au moins une victime de blessure par balle chaque jour ».

Sakran, âgé de 41 ans, dit que ce n’est qu’au moment de son stage en médecine traumatique à l’Université de Pennsylvanie qu’il a compris l’impact que sa propre histoire pourrait avoir pour faire évoluer les esprits.

Il se souvient d’un programme de visites des centres de traumatologie organisées pour les lycéens locaux – des afro-américains en particulier.

« Les adolescents ne font pas toujours très attention, mais quand je leur raconte mon histoire, leurs yeux se fixent sur moi. Je leur demande combien d’entre eux, de leurs familles et amis ont été touchés par la violence des armes à feu. Ils lèvent presque tous la main », explique Sakran.

« C’est à ce moment que je réalise que je passe du statut de spécialiste à blouse blanche à celui d’interlocuteur crédible », note Sakran.

Sakran, qui est actif depuis longtemps dans le travail de prévention de la violence liée aux armes à feu, est récemment devenu un membre du comité de la Campagne Brady. Reprenant le hashtag #ThisIsOurLane, Sakran a créé un compte Twitter @ThisIsOurLane, qui rassemblé désormais plus de 28 000 abonnés.

Le fait que la population craigne d’envoyer les enfants à l’école, de participer à des cérémonies dans des lieux de culte ou de s’aventurer dans des espace publics est inacceptable, selon Sakran.

Estime-t-il néanmoins que les Etats-Unis devraient suivre l’exemple d’Israël en termes de mesures de prévention des tueries ? A cette question, Sakran répond ne pas vouloir aller dans cette direction.

« Nous pouvons apprendre beaucoup de choses auprès des autres pays, mais je ne vois pas la possibilité de mettre en place des fouilles comme c’est le cas en Israël. Il y a d’autres options avant d’en arriver à cela », a-t-il expliqué.

Sakran veut voir tous les acteurs travailler ensemble pour faire bouger les lignes. Il met en garde contre l’auto-satisfaction.

« L’auto-satisfaction est l’ennemie de la préparation. Le prochain hashtag pourrait bien être pour votre communauté », a-t-il dit.

Dr Shoshana Ungerleider, interne

« Il y a de nombreuses manières d’empêcher les blessés par balles »

Dr Shoshana Ungerleider (Mike Boland)

Le Dr Shoshana Ungerleider pense aussi qu’il est temps pour les médecins de briser le silence sur la violence des armes à feu et d’arrêter de redouter un possible retour de flammes.

En mars 2018, elle a mis de côté une bonne partie de son travail pour organiser une Marche pour nos vies à San Francisco suite à la tuerie de masse du 14 février au lycée Marjory Stoneman Douglas à Parkland, en Floride. Un tireur avait tué ce jour-là 17 lycéens et membres du personnel et blessé de nombreuses autres personnes.

A LIRE : Deux pères du lycée de Parkland de part et d’autre du débat sur les armes à feu

« Mon mari et moi étions en visite à New York le 14 février, et nous avons allumé la télévision le soir. Nous avons vu des élèves [survivants] de Parkland et ils nous ont tellement inspirés. Nous sommes allés sur internet pour voir s’il y avait un événement le 24 mars à San Francisco, et il n’y en avait pas », se souvient Ungerleider.

Alors le couple a organisé un événement sur Facebook et invité des amis. L’événement est devenu viral et le lendemain, 5 000 personnes avaient annoncé leur intention d’y participer. En quelques jours, le nombre de participants a atteint les 25 000.

Les gens se rassemblent à l’occasion de la Marche pour nos vies contre la violence armée à Washington, DC, le 24 mars 2018. (AFP PHOTO / Alex Edelman)

Ungerleider a préparé et organisé la marche et la manifestation de San Francisco. Six mères juives de Bay Area se sont portées volontaires pour l’aider. Environ 75 000 personnes sont venues le 24 mars, dont un grand nombre d’étudiants, de parents, d’enseignants et de professionnels de la santé.

Ungerleider explique poser des questions à ses patients sur les armes qu’ils gardent à la maison. Elle ne veut pas les voir, eux ou leurs proches, terminer comme cet adolescent qu’elle a vu arriver aux urgences pendant son stage à l’unité de traumatologie à la faculté de médecine. Le jeune homme avait été pris dans un échange de tirs et il avait reçu une balle au coeur.

« On n’avait pas le temps de l’emmener en chirurgie. On a dû casser sa cage thoracique et faire un massage cardiaque pour essayer de déloger la balle et pour faire repartir son cœur. Je courais partout pour essayer de trouver suffisamment de sang pour compenser les énormes quantités qu’il avait perdues », raconte Ungerleider.

L’adolescent ne s’est jamais relevé.

« Ces photos #ThisIsOurLane ?… elles sont réelles », a-t-elle dit.

Dr Michelle Sandberg, Pédiatre

« Un foyer sur trois avec des enfants possède une arme, et beaucoup sont chargées et faciles d’accès »

Dr Michelle Sandberg (Autorisation)

Le Dr Michelle Sandberg n’est pas sur Twitter, mais elle a rapidement entendu parler du message de la NRA disant aux docteurs de pas se mêler de la problématique des armes à feu.

« Ma réaction a été que c’était absurde et complètement ridicule de dire une chose pareille alors que les médecins sont en première ligne pour traiter les victimes de blessures par balle », a déclaré Sandberg.

« Les blessures par balles sont parmi les pires choses qu’un médecin puisse voir. Les photos tweetées en réponse à la NRA sont légères par rapport à ce qu’elles sont en réalité », a-t-elle expliqué.

Sandberg, âgée de 45 ans, est pédiatre au centre médical Santa Clara Valley de San Jose, en Californie. Elle est aussi formatrice à l’université de Stanford.

« Je suis allée à la faculté de médecine à Baltimore et j’ai vu beaucoup de blessures par balles pendant ma formation. Presque tous les docteurs aux Etats-Unis soignent des victimes de blessures par balles au cours de leur carrière ou de leur formation », a-t-elle déclaré.

Sandberg a fait partie du comité de formation des Mamans qui demandent de l’action, qui a intégré aux côtés des organisations Mayors Against Illegal Guns, Students Demand Action and the Everytown Survivor Network, le mouvement Everytown for Gun Safety. Elle a également rejoint le comité de conseil des SAFE: Scrubs Addressing The Firearm Epidemic,, une organisation de médecins, infirmières et professionnels des soins de santé qui agit pour pour tenter de réduire les violence par armes à feu grâce à la recherche, l’éducation et la politique.

Sandberg publie des articles sur le rôle que les pédiatres peuvent tenir dans la prévention des violences par armes à feu dans les foyers avec des enfants. Elle profite de chaque opportunité pour éduquer ses patients et collègues.

« J’ai beaucoup parlé et écrit sur l’épidémie de violences liées aux armes à feu, y compris lors des conférences pédiatriques Grand Rounds. Il est fondamental d’apprendre aux médecins comment enseigner à leurs patients la sûreté des armes », a déclaré Sandberg.

Cette photo du 14 mars 2018 montre des élèves du lycée Roosevelt de Seattle participant à une manifestation contre la violence par armes à feu. (AP Photo/Manuel Valdes, Dossier)

Pour éviter de nouveaux blessés et de nouveaux morts, mais aussi des suicides parmi les enfants et les adolescents, Sandberg appelle tous les pédiatres à demander aux parents des jeunes malades s’ils possèdent des armes et de discuter des règles de sécurité à mettre en place. Si un adolescent a des problèmes psychologiques, alors il faudrait pouvoir recommander de retirer les armes de la maison », a-t-elle expliqué.

Sandberg a souligné la coopération de l’American Academy of Pediatrics avec le Brady Center to Prevent Gun Violence lors de la journée nationale annuelle ASK (Asking Saves Kids). La campagne ASK rappelle aux parents et aux personnes qui s’occupent d’enfants de se renseigner pour savoir s’il y a des armes à feu faciles d’accès dans les maisons où leurs enfants jouent.

Les pédiatres aussi doivent poser la question. Même s’ils ne veulent pas s’impliquer publiquement dans le débat sur les violences des armes à feu, Sandberg voudrait, au minimum, voir qu’ils font des questions de la sûreté de ces dernières un élément de leurs échanges réguliers avec les parents.

« Poser des questions sur les armes devrait faire partie des conseils donnés à tous les pédiatres », a-t-elle affirmé.

S’exprimant auprès du Times of Israël après la tuerie de la synagogue de Pittsburgh, Sandberg a qualifié « de très dangereux » l’accès facile aux armes à feu associé aux discours haineux, théories du complot et au mépris des faits et de la vérité qui apparaît au sein de l’administration Trump.

« Les Juifs américains ne devraient pas sous-estimer ce mélange de haine et d’armes à feu », a-t-elle déclaré.







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