Waad al-Kateab filme l’horreur de la guerre en Syrie pour sa fille

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En salles le 9 octobre, « Pour Sama » est un documentaire déchirant qui dépeint le quotidien sanglant des habitants d’Alep, en 2011, sous les bombes. Des images capturées par Waad al-Kateab, une femme courageuse dont le sacrifice -et celui de son mari- a permis de livrer cet opus tristement inestimable. Portrait.

Ses yeux s’apparentent à un ciel clair et limpide. « Sama », en arabe, qualifie justement le firmament. Sama, c’est aussi le prénom de sa fille, née pendant le siège d’Alep, en 2011. Quand Waad al-Kateab grimpe les marches des bureaux du distributeur de son documentaire, dans le 10e arrondissement de Paris, elle arbore un enthousiasme à rallumer des étoiles mortes. Elle a le (sou)rire franc, communicatif, l’allure débonnaire, affable. Il est presque impossible d’imaginer que ces mêmes prunelles rieuses ont été témoins des pires horreurs. Et pourtant…
Waad a poussé son premier cri en Syrie. Son âge n’est spécifié nulle part. « Je viens de la classe moyenne, d’une famille éduquée. Mon existence était normale : je mangeais, je dormais, je travaillais… Tout en restant dans une boite dont il était impossible de s’extraire« , se souvient-elle. « Avant la révolution, on ne pouvait pas parler car les murs avaient des oreilles. On ne pouvait pas penser, on était priés de ne rien demander. Un jour, on a voulu se battre.« 

Pour Sama : montrer l’indicible en direct d’Alep

En 2011, Waad et son mari Hamza, médecin, sont à Alep. Ils se posent comme dissidents de Bachar el-Assad et sont donc, au même titre que les habitants de leur ville, les victimes des bombardements du régime. Un enfer s’ouvre sous leurs pieds, fait de sang, de gravas, de vociférations, de pleurs et d’explosions. La jeune femme, qui aurait adoré être journaliste –trop dangereux selon ses proches–, étudie alors l’économie et le marketing.

Waad al-Kateab et sa fille Sama. © KMBO

Face aux horreurs, elle finit par brandir sa caméra –reporter-citoyenne comme d’autres– et se met à filmer l’indicible, suivant son époux à la trace dans des hôpitaux de guingois où les blessés et les morts défilent à un rythme effréné, ne laissant aucune place au second souffle. « Nous avons toujours eu en tête que nous ne survivrions pas à tout ça, que nous serions tués à n’importe quel moment. Et, je ne sais pas si c’est ce qui nous a aidés à nous adapter à une telle vie, mais je continuais à filmer, inlassablement, parce que je savais que c’était important de le faire. »

Plusieurs de ses images, témoignant d’une crise humanitaire retentissante, ont été diffusées par la chaîne britannique Channel 4. Elles ont été vues en ligne près d’un demi-milliard de fois. Waad a notamment reçu un Emmy Award en 2016 pour son travail. En revanche, elle n’imaginait pas que ces preuves visuelles feraient un jour l’objet de l’œuvre Pour Sama, lauréate en mai dernier, à Cannes, de L’œil d’Or du Meilleur Documentaire. Objet cinématographique à part, d’une viscéralité inusitée, l’opus agit comme un uppercut, faisant céder toutes les digues lacrymales.

Difficile de ne pas avoir le souffle coupé devant des images comme on n’en voit pas ailleurs. Ici, le récit continue d’ailleurs là où il s’arrête dans les médias. « Je ne voulais pas masquer la violence que nous vivions. On était en colère à l’idée que des choses soient censurées. Si les gens ne les voient pas, ça ne veut pas dire que ça n’arrive pas. Pourquoi protéger les autres de leur existence ? » Sans concession, sans prendre le temps de pleurer, Waad capture donc l’impensable, donnant à vivre l’enfer au plus près.  

Pour Sama : rester un maman avant tout

Au milieu du documentaire, Waad change la couche de sa fille. La pièce est protégée avec les moyens du bord. Elle lui parle, rit, joue. Et une bombe explose juste à côté. Elle sursaute. Mais elle est habituée. Elle s’y est fait. Constat glaçant depuis notre confort de spectateur. On se demande alors : comment est-ce possible ? comment une personne peut-elle s’affranchir et dompter cet état de fait injuste et luciférien ? « On ne s’habitue jamais à la violence… Si je suis aussi forte, même aujourd’hui, c’est parce que j’ai toujours su combien il était important que cette histoire soit racontée. Vous savez, quoi que j’ai pu vivre ou endurer, je connais à côté tant de gens qui n’ont pas survécu. J’ai vu combien de mères ont perdu leurs enfants tandis que ma fille est heureusement vivante, à Londres (où elle a trouvé refuge, avec son mari, ndlr). Je connais notre chance d’être vivants« , explique-t-elle.

Son but ? Témoigner, et redire – »telle est ma responsabilité« – au monde que les habitant d’Alep ne sont pas des terroristes. Ses rushs, Waad les a gardés précieusement dans des disques durs gardés en lieu sûr. Elle avait la hantise de les perdre. En quittant la Syrie, par la force des choses, elles les avaient accrochés à elle, collés à sa fille. Car c’est surtout à elle que ce film est dédié. Pour lui montrer d’où elle vient. Pour ne pas que son histoire soit effacée.

Beaucoup de gens lui demandent, à juste titre, comment c’est d’être une maman dans une telle situation. « C’est comme toutes les mères« , répond-elle avec le sourire, toujours. « Comment la doucher, lui donner les bonnes choses à manger, toutes ces trucs on ne peut plus basiques… La différence, c’est que je ne pouvais pas la protéger de la furie du dehors. Il fallait donc vivre à fond dans la joie comme dans la tristesse et lui donner tout l’amour nécessaire, dans l’instant. » Sama a quatre ans aujourd’hui et sait qu’un film existe en son nom. Elle trouve ça « cool« , nous rapporte sa courageuse maman. En attendant de le lui montrer, Waad continue son combat en promouvant ce docu co-réalisé et co-écrit avec Edward Watts en sensibilisant la communauté internationale sur un conflit qui court encore.

« Rien n’est fini. Avant la révolution, mon rêve était de savoir comment j’allais sortir de Syrie après mes études pour travailler dans un autre pays et y commencer ma vie. Et maintenant, mon unique souhait est de pouvoir retourner en Syrie pour vivre de la façon dont nous aspirons tous à le faire.« 





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