Au G7, comment la société civile cherche à se faire entendre

À quoi servent les sommets du G7 ? « À rien », entend-on souvent. Ils se terminent en général par un long communiqué indigeste et une photo des chefs d’État, réunis sur fond de cascade ou de paysage de montagne…

Une personne, pourtant, croit fermement à leur utilité : Friederike Röder, représentante d’une des associations qui tentent de porter la voix des pays en développement auprès des dirigeants des sept pays occidentaux les plus industrialisés.

Cette Franco-Allemande longiligne aux yeux clairs dirige le bureau européen de One, une organisation non gouvernementale (ONG) d’origine anglo-saxonne qui veut en finir avec l’extrême pauvreté. « Même si cela est difficilement perceptible par le grand public, les décisions prises lors des G7 ont un impact », souligne-t-elle. Et elle rappelle la réunion de Gleneagles au Royaume-Uni, en 2005, lorsque les dirigeants du G7 ont pris la décision historique d’annuler 40 milliards de dollars de dette de 18 pays pauvres…

Action de lobbying

En matière de G7, il y a les bonnes et les mauvaises années. Actuellement, la période est plutôt au repli sur les intérêts nationaux. Difficile d’imaginer que les leaders pourraient soudain s’unir autour d’une grande ambition collective, comme en 2005. À la tête de sa petite équipe, Friederike Röder n’en continue pas moins son action de lobbying.

« Nous souhaitons que le sommet de Biarritz fasse une place à l’annonce d’un vrai partenariat pour l’Afrique, avec une action en direction des femmes », expliquait-elle au mois d’avril, en nous recevant au siège français de One, dans le Marais, à Paris.

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Et de plaider pour que les pays du G7 « financent en un an la reconstruction de toutes les écoles détruites dans la zone du Sahel à cause du terrorisme, pour la création dans ces écoles de toilettes séparées pour les filles, et pour l’organisation d’un ramassage scolaire qui leur permettrait de s’y rendre en sécurité ». Elle demandait aussi que les décisions prises lors de chaque sommet soient suivies d’effet, grâce à un véritable mécanisme de contrôle – elle dit « de redevabilité » –, qui permettrait de vérifier que chaque action lancée est réellement mise en œuvre.

Dialogue avec le monde associatif

Ils sont plusieurs dizaines de militants associatifs, comme Friederike Röder, à mener depuis des mois ce travail de plaidoyer auprès des chefs d’État sur les questions de santé, d’éducation ou d’environnement. Ils profitent du fait que le G7, petit à petit, s’est ouvert à la société civile. Cédant à la pression des ONG, les organisateurs des sommets ont en effet institué un dialogue avec le monde associatif.

Tout n’est pas parfait : son bon déroulement ne repose que sur la volonté du pays organisateur, qui a toute latitude pour décider d’écouter les propositions qui lui sont faites, ou pas. Toutefois, ce mécanisme permet de nourrir les discussions des chefs d’État et de gouvernement, souvent enfermés dans une bulle. Les idées des ONG se retrouvent parfois dans les décisions finales.

Le rôle des « sherpas »

Le véritable chef d’orchestre du sommet, celui vers lequel convergent toutes les contributions, c’est Philippe Étienne, « sherpa » du président de la République, son conseiller diplomatique. C’est lui qui prépare depuis des mois l’ordre du jour des discussions de Biarritz et qui nourrit le président de notes, de rapports et d’éléments de langage. Âgé de 63 ans, ce pur produit du Quai d’Orsay a été notamment ambassadeur en Allemagne et patron de la représentation permanente auprès de l’Union européenne, à Bruxelles.

En mai dernier, il a été nommé ambassadeur à Washington et remplacé à l’Élysée par Emmanuel Bonne, son adjoint, mais a tout de même conservé la charge de l’organisation du G7. Il ne quittera sa fonction de sherpa qu’après Biarritz.

Ce serait quoi, pour lui, un sommet réussi ? « Des chefs d’État satisfaits d’avoir profité d’un espace de discussion politique très libre, et d’avoir pu adresser un certain nombre de signaux grâce à des décisions concrètes, soutenues par des coalitions d’acteurs », nous confiait-il au mois de juin.

Au G7, comment la société civile cherche à se faire entendre

Au départ, les ONG se sont senties écoutées

Pour Philippe Étienne, la mise en œuvre pratique du sommet de Biarritz a véritablement démarré les 4 et 5 février 2019, à Lyon, quand il a reçu ses six homologues étrangers pour présenter les sujets que la France voulait mettre en avant.

En plus des thèmes imposés par l’actualité, chaque pays du G7 qui exerce pour un an la présidence tournante a la possibilité de mettre quelques thèmes au menu des discussions. Paris a choisi d’attirer l’attention sur la « lutte contre les inégalités » et sur le Sahel, des sujets qui conviennent parfaitement aux ONG, qui ont pu rencontrer les sherpas lors de cette réunion.

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« Nous avons associé les organisations de la société civile dès le début, confirme un membre de la cellule diplomatique de l’Élysée. Nous avons eu de multiples rencontres, très intéressantes. Elles nous ont confortés dans certains choix et apporté des propositions nouvelles. »

Mais au fil des mois, les ONG ont été mises à l’écart

Directeur France d’Action santé mondiale, une ONG spécialisée dans la lutte contre la malaria, la tuberculose et le sida, Bruno Rivalan le confirme : « À Lyon, nous avons eu un temps d’échange avec les sherpas et nous étions très satisfaits. On a alors eu le sentiment d’avoir une véritable interaction. » Mais il nuance aussitôt : « Cela s’est malheureusement dégradé par la suite. »

Les ONG se sont en effet senties, au fil des semaines, de plus en plus laissées de côté. Elles s’étaient vu promettre une rencontre avec Emmanuel Macron pour lui remettre leurs propositions. Le rendez-vous a été reporté à trois reprises, parfois à la dernière minute. Il était finalement prévu ce vendredi 23 août à l’Élysée. Le chef de l’état devait leur consacrer toute une journée.

À la veille du sommet, les ONG s’alarmaient aussi du fait que seulement dix représentants des associations, le nombre le plus faible depuis 2005, devaient être admis dans l’enceinte où seront réunis les chefs d’État et de gouvernement. Sans avoir la certitude de pouvoir donner en temps réel un avis sur les textes en discussion ou de pouvoir accéder au centre de presse.

Pas de place clairement établie

Elles ont donc fait état de leur inquiétude dans un communiqué commun, le 9 août. Elles font valoir qu’elles ont joué le jeu du dialogue et n’ont cessé, depuis des mois, d’alimenter le G7 en propositions. D’autant que Paris a affiché son ambition d’organiser un sommet « dans un format renouvelé et inclusif ». Estimant n’avoir pas eu gain de cause, certaines d’entre elles, réunies au sein du Réseau action climat (RAC), ont annoncé jeudi 22 août qu’elles boycotteraient le G7.

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Ce mécontentement vient du fait que le contenu du sommet des chefs d’État se construit au fil de multiples réunions dans lesquelles la société civile est invitée, mais sans disposer d’une place clairement établie. L’ensemble des propositions qui arrivent sur la table du G7 est d’abord issu des « ministérielles », ces rencontres entre ministres des sept pays membres.

La première ministérielle en vue de Biarritz a eu lieu en avril, à Dinard, entre chefs de la diplomatie, présidée par Jean-Yves Le Drian. Sept autres ont suivi, la dernière à Chantilly les 17 et 18 juillet, entre ministres de l’économie et des finances, sous la direction de Bruno Le Maire.

Les groupes d’engagement se sont multipliés

Les sujets abordés lors des sommets sont aussi issus du travail des « groupes d’engagement », invités par le pays organisateur à formuler des propositions, mais qui ont beaucoup moins de poids. Au fil des années, il s’en est créé une multitude, à l’initiative des pays organisateurs : le « Labour 7 » pour les syndicats dès 1977 en Grande-Bretagne ; le « Business 7 » des chefs d’entreprise créé par l’Allemagne en 2007 ; le « Youth 7 », qui représente les mouvements de jeunes, lancé en 2011 en France ; le « Think Tank 7 » pour les groupes de réflexion, lancé en Italie en 2017 ; le « Women 7 » des associations féministes, institué par le
Canada en 2018…

Le « Civil 7 », ou C7, qui rassemble les propositions des ONG, est de loin le plus actif. Il a été créé en 2000, en marge du sommet d’Okinawa, au Japon. En vue de Biarritz, l’organisation du dialogue avec les autorités a été confiée à Coordination Sud, une plateforme qui réunit 170 ONG, y compris les plus grandes comme le CCFD-Terre solidaire, ou Caritas France.

Au G7, comment la société civile cherche à se faire entendre

« Des mesures concrètes sur une page »

Dans les petits bureaux de Coordination Sud, près de la gare de l’Est à Paris, La Croix a rencontré en mai dernier Matthieu Moriamez, archéologue de formation qui a été permanent syndical à la CGT, avant de rejoindre le monde associatif en 2017. À Coordination Sud, ce quadragénaire collecte les propositions venues d’ONG françaises comme de leurs quelque 200 partenaires étrangers, et en fait la synthèse : « Nous produisons des propositions courtes, pour qu’elles soient lues par les sherpas. Il faut des mesures concrètes, qui tiennent sur une page », raconte ce solide moustachu.

Le tout a abouti à un document de synthèse adopté à Paris, début juillet, lors de la réunion du C7, en présence d’une soixantaine de représentants d’ONG venues notamment du Canada, d’Allemagne ou de Grande-Bretagne. Cette réunion avait lieu le 1er juillet dernier à la « Maison des associations de Solidarité », rue des Terres-au-Curé, dans le 13e arrondissement de Paris, loin des fastes de Biarritz et dans une atmosphère où se mêlaient les espoirs et les doutes.

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Sur une vingtaine de pages, le document de synthèse couvre une multitude de champs. Il appelle à une « diplomatie féministe » qui concentrerait l’aide financière aux pays pauvres sur l’émancipation des femmes ; il demande que 15 % de l’aide publique au développement soit consacrée à l’éducation et que les chefs d’État élaborent une feuille de route pour éliminer toute subvention aux combustibles fossiles. Il plaide pour une réforme des règles sur la fiscalité des entreprises afin de lutter contre l’évasion fiscale. Ce dernier point est celui qui a le plus de chances d’être mis en œuvre. La réunion des ministres des finances de Chantilly en a, en effet, entériné le principe.

« Je suis sûr que vous attendiez mieux… »

Le point culminant du dialogue des autorités françaises avec la société civile était prévu le 2 juillet à l’École des arts et métiers. Et on y a bien vu que la réussite du processus tient beaucoup à l’engagement des responsables politiques. Tout était prêt. Deux cents représentants des groupes d’engagement étaient réunis dans la grande salle, face à une estrade arborant un vaste logo aux couleurs du G7…

Mais Emmanuel Macron s’est trouvé retenu à Bruxelles par les difficiles négociations sur la désignation des futurs dirigeants de l’Union européenne. C’est donc Jean-Yves Le Drian qui s’est dévoué, au dernier moment, pour un échange avec la salle. S’avançant au pupitre, en vieux briscard, il a lancé : « Je suis sûr que vous attendiez mieux… »

L’échange qui a suivi est resté assez formel, poli mais froid. Un peu plus tôt, dans la matinée, Cécile Duflot, désormais directrice générale d’Oxfam France, pestait déjà : « Ce qu’on attend, c’est un dialogue. Pour l’instant, c’est une mise en scène… »

Un travail nécessaire

Faut-il pour autant en conclure que tout ce travail de concertation avec les ONG n’a servi à rien, et ne pèsera pas sur le contenu des débats de Biarritz ? Ce n’est pas ce que pensent ceux qui sont engagés dans cette action. Ils agissent avec une insistance un peu désespérée. Ils sont conscients du fait que le résultat de leurs efforts est aléatoire. Mais ils ne sont pas prêts à se décourager car ils estiment que ce travail est nécessaire et que, petit à petit, leurs idées finissent tout de même par être entendues.

Les pays du G7 sont ceux, en effet, qui mobilisent les trois quarts des fonds en faveur de l’aide publique au développement. « Ils sont donc en position d’impulser les dynamiques de changement à l’échelle du monde », explique Fabrice Ferrier, directeur de Focus 2030, un centre d’analyse proche des ONG.

Et ils l’ont fait à plusieurs reprises comme en 2001 à Gênes, en Italie, avec la création du Fonds mondial contre le sida ou en 2002 à Kananaskis, au Canada, avec le lancement du Partenariat mondial pour l’éducation. Les G7 sont souvent le rendez-vous où sont pris des engagements communs de financement comme les 22 milliards promis en faveur de la sécurité alimentaire en 2009 à L’Aquila, en Italie toujours, ou les 100 milliards en faveur du climat confirmés en 2015 à Elmau, en Allemagne.

Au G7, comment la société civile cherche à se faire entendre

« Trois minutes pour parler »

Lucile Dufour, 32 ans, a conduit ce travail de plaidoyer pour le RAC qui regroupe 22 ONG (CCFD, Greenpeace, WWF…). Ancienne étudiante en relations internationales, elle s’est spécialisée dans les questions d’environnement avant de rejoindre le monde des ONG il y a quatre ans. Pour elle, l’enjeu était « de faire en sorte que le climat ne soit pas mis de côté à Biarritz » alors que la tentation en est grande, pour ne pas créer de nouvelles frictions avec le président américain Donald Trump.

Lors des réunions ministérielles, les représentants de la société civile ont obtenu de pouvoir intervenir. « Nous avons eu trois minutes pour parler à des ministres qui étaient déjà en train de négocier. C’est très peu, raconte Lucile Dufour. De toute façon, le travail de conviction avait été fait avant. Mais c’était important qu’ils nous voient, ne serait-ce que brièvement, car cela les oblige à se confronter à notre existence. »

Cela n’a donc pas été suffisant à ses yeux et ceux des autres membres du RAC. Jeudi 22 août, c’est elle qui a annoncé, lors d’une conférence de presse, le boycott du sommet par les associations environnementales.

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Un cadre de coopération pour les grandes démocraties

Créé en 1975 à l’initiative du président français Valéry Giscard d’Estaing, le G7 rassemble les dirigeants des grandes démocraties libérales : Allemagne, Canada (adjoint en 1976), États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni. Chaque pays exerce la présidence tournante pour un an et organise le sommet.

Le sommet s’est ouvert à la Russie en 1997, se transformant alors en G8. Ce pays en a été exclu en 2014, après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans l’est de l’Ukraine.

Les pays du G7 représentent 10 % de la population mondiale mais cumulent 45 % de la richesse du globe.

Même s’ils n’ont aucun ordre du jour imposé, les sommets du G7 se concentrent en général sur les grands enjeux économiques, les crises et questions de sécurité, la lutte contre les changements climatiques et les questions de développement.





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