Donald Trump veut acheter un Groenland qui n’est pas à vendre

«Il n’y a pas de crise avec les États-Unis». À Copenhague, le gouvernement joue l’apaisement après l’annulation pure et simple de la visite de Donald Trump au Danemark prévue dans deux semaines, les 2 et 3 septembre. Analyse d’Hélène De Pooter, maître de conférence en droit à l’université de Franche-Comté et spécialiste de l’Arctique.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

Attentif à l’avenir des relations bilatérales entre les deux pays, le chef de la diplomatie américaine a réaffirmé à son homologue danois «les liens étroits» unissant Washington et Copenhague, des «alliés et amis».

Dans le même temps, Donald Trump, moins diplomate et visiblement vexé, a justifié l’annulation de sa visite dans le pays scandinave par le ton «méchant» des propos de la Première ministre danoise et par le refus de Mette Frederiksen de «discuter de l’achat du Groenland».  

Une idée «absurde»

La semaine dernière, Donald Trump a en effet formulé le souhait d’acheter cet immense territoire arctique, bien qu’il ne soit nullement en vente. Une idée «absurde» réagissait alors la Première ministre danoise, soulignant au passage que son pays n’a pas même le pouvoir de vendre l’entité bénéficiant d’une large autonomie.

Ce n’est pas la première fois que le Groenland retient l’attention des États-Unis. Le président Truman avait déjà fait une proposition d’achat à 100 millions de dollars en 1946, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Lors du conflit, la base aérienne de Thulé, située dans une région côtière du nord-ouest du Groenland, avait servi à Washington de relais stratégique vers l’Europe.

Hélène De Pooter est maître de conférence en droit public à l’Université de Franche-Comté.

Analyse d’Hélène de Pooter

L’auteur de “L’emprise des États côtiers sur l’Arctique”, paru en 2009, rappelle qu’il est possible en droit international d’acheter un territoire: la Louisiane fut vendue en 1803 par la France aux Etats-Unis qui achetèrent également l’Alaska en 1867 à l’Empire russe. Elle note toutefois que le Groenland n’est pas en vente.

L’intérêt américain pour ce territoire peuplé de 56.000 habitants et grand comme quatre fois la France est en revanche assez compréhensible. «C’est une région amenée à se développer considérablement». Le Groenland est à 85% recouvert de glace, mais celle-ci fond deux fois plus vite que dans le reste de la planète, ce qui provoquera sur place un probable essor économique. La glace ayant fondu, il sera plus accessible. «Déjà le tourisme augmente de manière significative», assure Hélène De Pooter. Elle annonce le développement de l’industrie, notamment du bois, la création de ports, de nouvelles voies maritimes, l’exploitation des sols riches en minerais et en hydrocarbures. Le Groenland disposerait de 31 milliards de barils, l’équivalent de 15% des réserves saoudienne en or noir.

Chine, Russie, États-Unis: stratégies géopolitiques

Selon certains experts, l’intérêt américain ne serait qu’en partie économique. Alors que l’Amérique de Donald Trump cherche à s’affirmer face à la Chine et à la Russie, mettre son dévolu sur le Groenland pourrait répondre à des intérêts stratégiques. La Chine tisse sa toile en Arctique pour y gagner des marchés. Elle possède au Groenland une licence pour une mine de terre rare. Quant à la Russie, Moscou militarise actuellement la région pour pouvoir l’exploiter à des fins commerciales.

Si une base militaire russe a été récemment inaugurée et des mouvements de troupes russes constatée près de la frontière norvégienne, Hélène De Pooter rejette l’idée d’un conflit pour la conquête de l’espace.

«L’Arctique n’est pas une zone de non droit», «tous les espaces appartiennent à un État» et des règles y sont en vigueur. La spécialiste en droit international souligne de surcroît «la très bonne coopération» actuelle entre les huit États ayant des territoires en Arctique. Trois traités contraignant portant sur des recherches scientifiques ou sur le sauvetage ont été signés par les États dans le cadre du Conseil de l’Arctique, explique-t-elle. Avec l’Union européenne, les États se seraient engagés à l’automne dernier à ne pas recourir à la pêche commerciale dans la région, tant que l’impact sur l’environnement d’une telle activité n’avait pas été scientifiquement établi.

Des points contentieux à clarifier

Reste des points à définir, concède Hélène De Pooter. Le droit est clair, mais il est parfois interprété de manière différente par les États. Ainsi, les bras de mer situés au nord de la Russie et qui séparent deux morceaux du territoire russe, appartiennent pour Moscou à ses eaux intérieures, alors que les Etats-Unis, qui souhaitent y naviguer, jugent qu’il s’agit de mer territoriale russe. Ce problème devra être résolu par un accord ou devant un tribunal qui devra être reconnu par tous comme compétent.

Autre problématique qui s’imposera en cas de fonte des glaces, il faudra bien définir les limites des plateaux continentaux, le prolongement du territoire qui se trouve sous l’eau. Une commission dédiée a été créée dans le cadre de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Les États sont appelés à respecter les recommandations de cette instance. Problème, les États-Unis font partie des pays n’ayant pas ratifié la convention onusienne.



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