En Tunisie, un gouvernement sous haute pression

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Ne pas se fier aux apparences. Le nouveau premier ministre tunisien, Hichem Mechichi, a obtenu un soutien plus large qu’attendu des députés dans la nuit du 1er au 2 septembre avec 134 voix pour (67 contre) parmi les 201 élus présents dans l’hémicycle, sur 217. Mais c’est une confiance sous conditions qu’ont accordé les représentants du peuple au gouvernement apolitique de 25 ministres et trois secrétaires d’État, dont huit femmes, composé de fonctionnaires, d’universitaires et de cadres.

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Plusieurs élus ont réclamé avant même le vote un remaniement ministériel, en pointant des postes imposés par le président Kais Saïed qui aurait ainsi outrepassé ses prérogatives. Ils visent, entre autres, celui du ministre de l’intérieur, confié à l’avocat et ancien directeur régional de campagne du président, Taoufik Charfeddine, ou ceux de la justice et de la culture.

Un profond désaccord entre le président et le chef de gouvernement

Tous les commentateurs se perdent en conjecture pour interpréter le comportement du président. Après avoir écarté les partis politiques, et notamment le parti d’inspiration islamiste Ennahda, Kais Saied avait choisi le 25 juillet Hichem Mechichi pour diriger un « gouvernement de compétences ». L’énarque de 46 ans avait été brièvement conseiller juridique du président avant d’être ministre de l’intérieur dans l’éphémère gouvernement sortant.

Mais la veille du vote de confiance, Kais Saied avait informé les dirigeants des principales formations politiques qu’il ne dissoudrait pas l’assemblée si ceux-ci n’intronisaient pas le gouvernement Mechichi. Le signe pour beaucoup d’un tardif mais profond désaccord entre un président prompt à mettre la main sur l’exécutif et un premier ministre soucieux d’imposer sa marge de manœuvre. Certains ont toutefois voulu y voir un coup tordu du président qui aurait ainsi incité les parlementaires, très en froid avec lui, à adouber le premier ministre.

« L’instabilité gouvernementale est une tendance lourde »

« Il y a matière à douter du véritable appui politique de l’assemblée des représentants du peuple au gouvernement », relève Selim Kharrat, directeur de l’ONG observatoire de la vie politique Al Bawsala (« la boussole »). « L’instabilité gouvernementale est une tendance lourde, le nouveau gouvernement n’y échappera pas », pronostique-t-il.

Hichem Mechichi devait prêter serment devant le chef de l’État mercredi 2 septembre dans l’après-midi, et prendre ses fonctions ce jeudi 3 septembre. Il fait face à « une situation absolument explosive », estime le magazine économique Leaders. Il se retrouve « seul et sans ressources sur un champ de ruines économiques et sociales et de mines politiques », poursuit le magazine.

Le neuvième chef de gouvernement depuis la révolution de 2011 doit gérer la situation économique et sociale la plus critique qu’a connue la Tunisie ces dernières années dans une jeune démocratie qui cherche encore ses marques. Il a lui-même pointé les « indicateurs dangereux » devant les députés, évoquant un endettement d’environ 25 milliards d’euros pour une population de moins de 12 millions d’habitants, une facture de près de 2,5 milliards d’euros à rembourser cette année, et un chômage à 18 %.

Pas de programme précis

Hichem Mechichi n’a toutefois pas fait état d’un programme précis. Il a promis qu’il dirigerait « un gouvernement d’action, de réalisation, d’efficacité et de changement qui cherchera des solutions innovantes aux questions nationales, tout en tenant compte des moyens dont dispose le pays », rapporte l’agence tunisienne TAP.

« L’effondrement du tourisme, l’impact de la Covid et de la crise en Libye, les mouvements sociaux dans le sud du pays, etc., les problèmes sont presque insurmontables », reconnaît le politologue Youssef Cherif. « Le chef de gouvernement a obtenu un soutien et les partis auront leur mot à dire sur la politique et les changements de ministre, explique-t-il. S’ils avaient voté contre, le parlement aurait été marginalisé et le président aurait pris l’ascendant. »

Rached Ghannouchi, président du parlement et chef historique d’Ennahda, le premier parti de l’assemblée, s’est réjoui du résultat. L’assemblée a, selon lui, « montré qu’elle était le cœur du pouvoir dans ce pays ». La veille, Ennahda et Qalb Tounes, deuxième parti dirigé par le magnat de la presse Nabil Karoui, avaient tous deux accusé le président de vouloir s’emparer du pouvoir.





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