Le froid entre Paris et Tunis

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Kaïs Saied, le président tunisien élu en octobre dernier, est le premier chef d’État reçu à Paris depuis le déconfinement. Il rencontrera Emmanuel Macron ce lundi 22 juin, pour une visite « de travail et d’amitié », précise la présidence tunisienne.

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La guerre en Libye sera au cœur des discussions entre les deux chefs d’État. « Kaïs Saied réaffirmera la neutralité de la Tunisie – une position historique de Tunis – qui plaide pour une solution politique libo-libyenne », explique le politologue Selim Kharrat, à la tête de l’ONG Al Bawsala (la boussole) d’expertise de la vie démocratique. Et donc priera la France d’œuvrer pour la paix alors que Paris soutient le camp de l’Est du maréchal Haftar, aux côtés des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de la Russie, au détriment du gouvernement de Tripoli soutenu par la Turquie.

« Une neutralité de passoire ! »

« Mais c’est une neutralité de passoire ! », s’exclame le politologue Youssef Cherif. « S’il ne veut pas être trop pro-turc, Kaïs Saied ne peut pas être dans l’anti-turc », relève-t-il. La Tunisie, particulièrement exposée au conflit et historiquement très proche de son grand voisin libyen, se doit d’être conciliante avec la Libye de l’ouest.

« La Tunisie est dans une situation très inconfortable vis-à-vis de la Turquie, le premier pays avec lequel elle a un déficit commercial, ajoute Kamel Jendoubi, l’ancien président de l’instance supérieure indépendante des élections. Des convois transitent par la Tunisie, des facilités ont été accordées à la Turquie. On finit par avoir, de facto, un alignement sur l’axe Ankara-Doha. »

D’autant que Kaïs Saied cherche encore à s’imposer comme chef de la diplomatie. Considéré comme novice en politique, il est en permanence concurrencé sur la scène internationale par Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahda, président de l’assemblée des représentants du peuple et très proche du président turc Recep Tayyip Erdogan. Lequel avait fait une visite impromptue à Tunis en décembre dernier.

« Ghannouchi poursuit ce qu’il avait appelé sa “diplomatie populaire” sans concertation avec la présidence ou le ministère des affaires étrangères, mais le différend porte plus sur la compétition entre les hommes », explique Kamel Jendoubi.

Une motion contre les crimes de la colonisation

Paris qui vit une véritable passe d’armes avec la Turquie vit aussi une grande période de froid avec Tunis, en dépit du fait que la France est le premier partenaire commercial de la Tunisie où opèrent 1 500 entreprises françaises qui emploient 150 000 Tunisiens. « Kaïs Saied, élu par un public non francophile est réputé très peu pro français », rappelle Youssef Cherif. La Tunisie n’est plus représentée en France depuis plus de six mois, depuis le double limogeage de l’ambassadeur Abdelaziz Rassâa et du consul général Ali Chaalali en novembre et décembre dernier, dans la foulée de l’élection de Kaïs Saied.

→ ANALYSE. Paris et Ankara au bord de l’affrontement

C’est dans ce contexte tendu que les députés tunisiens ont débattu le 9 juin dernier d’une motion – non adoptée – pour exiger des excuses de la France pour tous les crimes commis « pendant et après la colonisation ». Nombre d’observateurs voient, dans le fait d’attiser ce sujet sur la place publique, l’action d’Ennahda qui aurait poussé en sous-main le texte défendu par le parti salafiste al-Karama, pour ensuite mieux s’attribuer son rejet en ne le votant pas.





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