les réseaux sociaux entre laxisme et censure

Editorial du « Monde ». « You’re fired ! » (« vous êtes viré ! »). Que de fois cette phrase a-t-elle été prononcée par Donald Trump lorsqu’il était encore animateur de son jeu de télé-réalité « The Apprentice », pour signifier leur élimination aux candidats malheureux ! Une fois élu président des Etats-Unis, il n’imaginait sans doute pas que ce serait à son tour d’être évincé sur un claquement de doigts. La sanction émane des patrons de Twitter et de Facebook, qui ont décidé vendredi 8 janvier de fermer les comptes personnels de Donald Trump. Ces décisions, sans précédent, ouvrent un débat vertigineux sur la liberté d’expression.

Le président de la première puissance mondiale se voit ainsi privé de son mode de communication favori au lendemain d’une invasion historique du Capitole, dans laquelle il porte une part de responsabilité certaine au travers des messages incendiaires qu’il a postés avant l’assaut. Craignant que ses déclarations ne provoquent de nouvelles violences, Twitter et Facebook ont pris leurs responsabilités.

Il est regrettable qu’il ait fallu attendre ce contexte explosif pour que ces plates-formes tranchent un débat lancinant depuis déjà plusieurs années. Prise sous le coup de l’émotion, la décision cristallise les divisions. Longtemps accusés de laxisme, les réseaux sociaux sont aujourd’hui traités de censeurs.

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Laxistes, ils l’ont été tout au long du mandat de Donald Trump, qui n’a pas attendu le 6 janvier pour manipuler l’opinion. Censeurs, ils le sont de fait aujourd’hui. Quelle est la légitimité de leurs PDG pour s’ériger en arbitres du débat sur la liberté d’expression, alors que leur préoccupation principale consiste à préserver la rentabilité de leur modèle économique ?

Au piège d’un débat inextricable

Faute de ne pas avoir mis en place des systèmes de modération efficaces et n’étant pas soumises à la supervision d’autorités indépendantes, ces plates-formes se retrouvent prises au piège d’un débat inextricable dans les circonstances actuelles. Ne rien faire était impossible au regard de la gravité de la situation. Mais, en agissant trop tard et de façon radicale, les réseaux sociaux alimentent l’idée qu’un complot est à l’œuvre pour faire taire Donald Trump.

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Pourtant, même quand il aura quitté la Maison Blanche, ce dernier n’aura que l’embarras du choix pour trouver d’autres canaux de communication. La création d’une chaîne de télévision et d’un nouveau réseau social est envisagée.

Cet épisode montre la nécessité d’encadrer plus étroitement les plates-formes numériques. La réglementation européenne en cours d’élaboration va dans le bon sens. Les Etats-Unis, qui sont restés jusqu’à présent très prudents, doivent agir à leur tour.

Mais l’erreur serait de croire que s’attaquer aux symptômes suffira pour soigner la maladie. Aujourd’hui les vérités alternatives sont devenues une arme politique trop longtemps sous-estimée par les démocraties, qui sont face à un défi considérable. Couper le son de cette colère qui se repaît du mensonge est tentant. Mais la vraie question consiste à s’interroger sur les raisons pour lesquelles des millions de gens sont prêts à croire l’incroyable, pour peu qu’il corresponde à ce qu’ils ont envie d’entendre.

A force de ne pas avoir été suffisamment attentives aux préoccupations de cette partie de l’opinion, les élites ont laissé le phénomène s’amplifier, au point de faire vaciller l’une des plus grandes démocraties du monde. Ce n’est pas la suppression des saillies de Donald Trump qui réglera le problème, mais une réflexion approfondie sur les dérives d’un système politique et économique auquel cette population ne croit plus.

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Le Monde

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