Rapport de force économique Russie-Occident : un cycle qui se termine ?

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Depuis l’exclusion partielle de la Russie du système financier international, les économistes occidentaux craignent un retournement de situation aux ramifications géopolitiques graves, allant jusqu’à la « fin de la Pax Americana ».

« On peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : ‘L’Europe, l’Europe, l’Europe’, mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien… », disait, en son temps, le président français Charles de Gaulle.

Alors que le conflit ukrainien s’est transformé en Guerre froide entre la Russie et l’Occident, les pays européens ont décidé de répliquer en bloquant les avoirs russes à l’étranger, entre autres.

Mais selon l’éminent économiste Charles Gave, « l’Europe, complètement dépendante (des exports russes, ndlr), ne se tire pas une balle dans le pied, elle se tire une balle dans la tête ». Un constat que le spécialiste français explique par un ruissèlement des sanctions économiques et financières occidentales contre la Russie sur le système financier international.

Une « fin de la Pax Americana » que l’essayiste annonce. Charles Gave dénonce des décisions européennes et américaines prises sans réelle considération des conséquences.

Il rappelle notamment l’extraterritorialisation du droit américain sur le dollar, dont l’objectif était de monitorer les transactions financières. « Le droit américain s’applique à toutes les transactions en dollar. (…) Plus personne ne croit au dollar comme monnaie de réserve, c’est une perte de souveraineté inimaginable », estime l’économiste.

Occident contre Russie, qui résistera à l’autarcie ?

Si l’Occident a, en effet, amputé la fédération de Russie de ses liquidités à l’étranger, et de certaines de ses banques d’accès au circuit SWIFT, les économistes occidentaux de tous bords rappellent leurs gouvernements à l’ordre. Gave, pour sa part, explique que « la Russie a tout ce dont elle a besoin même si elle ne vend rien à l’étranger. Elle peut vivre en autarcie pendant deux ans. Et puis nous (la France, ndlr) on ne peut pas vivre deux mois ».

Un constat qui ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en 1965, l’économiste et homme d’Etat français Jacques Rueff appelait au retour à l’étalon-or comme système monétaire international. Depuis, le dollar américain a pris le dessus. Mais alors que la crise énergétique, dont les proportions menacent d’écroulement l’économie européenne en premier lieu, risque d’emmener dans ses sillons tout le système économique international, il y a lieu à se demander, pour les Occidentaux eux-mêmes, si une nouvelle crise de liquidités garantirait la survie du marché mondial.

Pour l’économiste Marc Lambrechts, la crise financière qui se présage pourrait être plus grave que la crise bancaire de l’été 2008. « Un pays qui représente 2% environ [la Russie est le 12e PIB mondial selon le FMI] du PIB mondial est mis au ban du système. Et les actifs jugés toxiques ne sont plus des produits ‘subprimes’ mais des actifs russes », estime le journaliste.

De quoi rappeler l’alerte des manitous de Wall Street, dans un article de Bloomberg. « L’éviction de la Russie pourrait se retourner contre nous, en faisant grimper l’inflation, en rapprochant la Russie de la Chine et en soustrayant des transactions financières aux regards de l’Occident », estimaient Citigroup et JPMorgan Chase, deux des trois plus grands acteurs financiers du monde.

La Russie a prévu l’impact financier de la guerre

Le 23 février, une étude de la troisième banque européenne, Crédit Agricole, supprimée — censurée ? — depuis, affirmait que la Russie détient plus de 57 % de ses réserves de liquidité en yen, yuan, ou encore en or !

Selon l’agence de notation Fitch, au moment de s’exposer aux sanctions occidentales, la Russie détenait 17,4 mois de ses importations, contre une moyenne de 8,7 mois pour les pays avec sa même notation – BBB positif avant les sanctions, meilleure que l’Italie, l’Espagne et seulement un cran en-dessous des Etats-Unis.

La Russie s’est donc préparée à ce que Vladimir Poutine estime « une guerre économique ». Financièrement, les rapports de force sont aussi flous que le fonctionnement des assureurs des actifs financiers par rapport à l’économie réelle. Et de ce point de vue, s’il faut rappeler que l’Europe est dépendante du gaz russe, le problème n’est pas qu’énergétique. L’impact sur l’économie mondiale s’étend sur une variété de produits.

« Ils ne bouffent que du couscous »

« Chaque fois que le prix du blé montait dans l’Histoire, il y a eu des révolutions en Afrique du Nord », rappelle Charles Gave, qui ironise : « Ils n’auront rien à bouffer, ils ne bouffent que du couscous donc ils n’ont rien à bouffer ».

En Afrique du Nord, l’Egypte s’approvisionne en céréales à l’étranger pour plus de 60 % de ses besoins, dont 80% en provenance de Russie ou d’Ukraine. Ce n’est pas mieux au Maroc ou en Tunisie, dépendants des belligérants de la guerre actuelle à hauteur de 35 % et de 53 % de leurs consommations respectives en céréales.

Du blé, du maïs et autres produits alimentaires dont les prix était assurés par les banques européennes pour certains pays d’Afrique du Nord. Mais en l’absence de livraison, toujours à cause des sanctions, ces produits devront être achetés « comptant », avec un prix du blé qui a flambé de 280 à plus de 400 euros à la tonne en quelques jours. Et le pire est encore à venir.

« Un nouveau monde réellement multipolaire »

Pour la militante panafricaine Nathalie Yamb, « les jours passent et aucune de ces mesures [sanctions] contre la Russie ne semble réellement faire son effet. (…) Au contraire, elles donnent plutôt naissance à de nouvelles alliances et opportunités sur lesquelles il sera difficile de revenir une fois que la poussière de la guerre sera retombée ».

Une position largement soutenue en Europe également. Le professeur britannique et prix Orwell, Anatol Lieven, relève que, dans le but de « conforter un statut de grande puissance », l’Occident risque de voir la Russie et la Chine édifier « un nouveau monde réellement multipolaire ».

Quatre personnalités publiques françaises — Michel Onfray, André Bercoff, François Asselineau et Michel Collon — ont mis en exergue l’omission provoquée des médias du réel contexte géopolitique à venir.

L’absence de nuance, en raison notamment de la censure des médias russes ou considérés comme « pro-russes », donne-t-elle réellement un environnement médiatique serein ? Et il n’y a pas que les médias, car la communauté internationale a également banni les sportifs, les artistes, les handicapés et même les chats russes de tous les évènements.

Une nouvelle réalité

Ce lundi, la Chine, par le biais de son ministre des Affaires étrangères Wang Yi, affirme que l’amitié entre elle et la Russie est « solide comme un roc » et que « les perspectives de coopération future sont immenses ».

De quoi rappeler que l’absence de nuance et l’alarmisme cachent le réel rapport de forces entre les puissances mondiales. Le professeur d’histoire politique Emmanuel Lincot le rappelle bien : « La Chine et la Russie partagent la même vision du monde. (…) Ces deux Etats proches idéologiquement forment un duo pour contrer l’hégémonie américaine ».

Le docteur en géopolitique et directeur de la revue Diploweb, Pierre Verluise, pour sa part, rappelle que le contexte actuel est « une forme d’entrée dans une nouvelle réalité que nous voulions ignorer ». Il met en relief également la capacité de la Russie à « jouer avec le feu nucléaire d’une façon inattendue ».

André Beaufre, le général théoricien de l’indépendance nucléaire française affirmait que le nucléaire était une arme de paix ». Force est de constater, aujourd’hui, que si l’Occident se retrouve au pied du mur devant la Russie, c’est justement car c’est une puissance nucléaire. Et, surtout, avec l’évolution technologique, la guerre économique qui a lieu aujourd’hui se substitue à un va-et-vient nucléaire qui pourrait anéantir l’humanité. Il n’en reste pas moins impactant que la calamité économique qui s’opère au su de tous.

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