« Tous les Tunisiens ont des raisons d’être fiers de l’élection »

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La Croix : Deux candidats issus de la société civile, Kais Saied et Nabil Karoui, vont s’affronter lors du second tour de l’élection présidentielle en Tunisie. Nabil Karoui, incarcéré depuis le 23 août, peut-il rester en prison ?

Yadh Ben Achour : La rumeur sur la libération de Nabil Karoui est tenace. Mais le dernier recours pour sa remise en liberté a été rejeté par la Cour de cassation. On voit mal, de ce fait, comment il pourrait être libéré. Le second tour de la présidentielle aura lieu, comme le premier, avec un candidat derrière les barreaux. Sauf si l’autre rumeur, sur l’invalidation de sa candidature, était avérée.

C’est-à-dire ?

Y. B.A. : l’Instance supérieure indépendante des élections (Isie) chercherait un moyen de l’écarter en faisant valoir, par exemple, des dépassements aux limites de financement de sa campagne. Ce serait une vraie erreur sur le plan politique. Aux yeux des électeurs, ce ne serait qu’une manipulation pour écarter un candidat. On a dit que le premier tour du scrutin présidentiel du 15 septembre était un vote sanction, un rejet du système. Le maintien en prison d’un candidat favori, et a fortiori son éventuelle éviction, nourrit ce rejet.

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Comment la Tunisie en est-elle arrivée là ?

Y. B.A. : Nabil Karoui est loin d’être une personne recommandable. Les affaires pour lesquelles il est poursuivi ont de la substance. Seulement, elles datent de 2016. Pourquoi avoir tant attendu ? Cela reflète la très mauvaise gestion des amendements à la loi électorale, la bureaucratie, et le dilettantisme de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Depuis 2015, l’Isie a alerté l’ARP sur les insuffisances de la loi, sur la nécessité de l’amender pour exclure, entre autres, les candidatures de personnes professant des discours de haine ou d’apologie de la dictature, ou profitant d’associations ou de la télévision pour faire de la publicité politique. Le gouvernement a fini par présenter un projet. Mais, comme par hasard, il a fallu que Nabil Karoui apparaisse en tête d’un sondage, avant l’été, pour que ladite loi soit votée et qu’un mandat de dépôt soit émis à son encontre. La campagne présidentielle avait déjà démarré et il était trop tard pour changer les règles du jeu.

Contrairement à l’idée largement véhiculée, le président Béji Caïd Essebsi, même si cela n’était pas son souhait personnel, avait l’intention de signer cette loi. Il en avait également le devoir après son adoption par les députés et après le rejet du recours contre la loi par l’instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois. En bon juriste de formation, il se refusait à violer la constitution. Mais sa mort a suspendu sa promulgation.

Qui de Kais Saied ou de Nabil Karoui a le plus de chance de jouer les rassembleurs au second tour ?

Y. B.A. : Kais Saied est en tête avec trois points d’avance, et il est, me semble-t-il, mieux placé pour rassembler. C’est en tout cas mon souhait. Cela nous évitera le nœud gordien d’un président élu en prison. Tout le monde me demande ce qu’il se passera si Nabil Karoui gagne derrière les barreaux. Mais le droit n’a aucune réponse à cette question ! Nabil Karoui passerait directement de la prison de Mornaguia au palais de Carthage ? Ce serait une première dans le monde. L’élection de Kais Saied nous donne la chance de « couvrir » l’affaire Karoui.

Que pensez-vous du candidat Kais Saied, que l’on dit anti-système et ultra-conservateur ?

Y. B.A. : Le candidat pour lequel j’ai voté n’a pas franchi le seuil du premier tour. Kais Saied n’était pas mon choix. Pour autant, je suis fier pour lui et pour moi. La démocratie, c’est le pluralisme et l’alternance. Tous les Tunisiens ont des raisons d’être fiers de l’élection, fiers d’avoir passé le cap de la disparition du président avec des institutions constitutionnelles qui ont normalement fonctionné et joué leur rôle de régulateur, nous épargnant des crises. J’ai la joie de vivre les progrès politiques accomplis par la Tunisie depuis la dictature.

Je connais bien Kais Saied, un de mes anciens étudiants. Il est effectivement ultra-conservateur, mais il n’est pas islamiste, et il ne fait pas de ses convictions personnelles des questions prioritaires. Il a pour immense qualité d’être foncièrement honnête, avec une rigueur toute janséniste. Avec lui, la Tunisie aura un chef de l’État inattaquable. Et il va résoudre deux problèmes : écarter le candidat islamiste et nous débarrasser de l’actuel gouvernement, sanctionné par les urnes. Comme tous ceux qui ont mal géré le pays ces dernières années, qui ont favorisé les faiblesses du régime démocratique, assumé le mauvais fonctionnement des institutions, affaibli l’État, emprisonné un candidat, favori, en pleine campagne, ou laissé la corruption prospérer et les conditions sociales se dégrader… Il y a un espoir qu’avec Kais Saied, le paysage politique soit rénové.

Mais peut-il obtenir une majorité au Parlement ?

Y. B.A. : Les élections législatives sont la grande inconnue. Le scrutin du 6 octobre sera le vrai moment de vérité. Devant l’émiettement de l’offre politique, nous courons le risque d’une impossible majorité et de la formation de coalitions instables. Kais Saied devra alors composer. Ce ne sera pas simple. Mais il pourra, me semble-t-il, jouer le rôle positif d’arbitre dévolu au président.





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